Bonjour Philippe. Nous sommes de vieux compagnons de route et nous nous suivons depuis des années, notamment sur les réseaux sociaux. Inutile donc de faire de longues introductions, mais je te laisse te présenter pour nos lecteurs.
Je suis consultant-formateur et facilitateur spécialisé en pensée visuelle. Je suis également l’auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet, notamment chez Vuibert. Je partage mes découvertes depuis plusieurs années sur le blog heuristiquement.com et sur le site outils-visuels.fr. J’accompagne les organisations et les professionnels qui souhaitent apporter davantage de clarté, d’impact et de sens à leurs idées et à leurs projets.
Avant d’aller plus avant une petite question que j’ai toujours voulu te poser. Tu exerces à la fois à Madrid et à Paris. Pour un Français, c’est rare. Qu’est-ce que cela t’apporte ?
L’Espagne a été une grande terre d’innovation (peu être un peu moins aujorud’hui). On ne sait pas assez en France que Magnific, entreprise espagnole est dans la liste des 10 outils IA les plus utilisés au monde. Plus largement, les pays latins, la France et l’Espagne notamment, ont toute leur place dans le paysage européen de l’IA.
La pensée visuelle, tu es tombé dedans quand tu étais petit ?
Pas tout à fait. Au début des années 2000, je travaillais à Madrid dans un cabinet de chasseurs de têtes. J’ai vu poindre le web 2.0 et j’ai eu l’intuition que la compétence visuelle deviendrait essentielle pour les cadres dirigeants. La lecture de L’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, de Pierre Lévy, m’a permis de cristalliser tout cela. Je me suis donc lancé en solo.

J’ai ensuite suivi un parcours somme toute classique pour un consultant en pensée visuelle. Après une première période très mind mapping, j’ai découvert la pensée design et ses templates, notamment la carte d’empathie. La facilitation graphique et l’explosion du sketchnoting sont venues couronner le tout.
Le Covid a-t-il été une période de pivot pour toi ?
La pandémie a été un moment où je me suis interrogé sur mes outils visuels numériques et sur leurs usages. J’ai réuni autour de moi des amis, des personnes que j’avais formées et des gens que je connaissais. Ensemble, nous avons créé le site Outils visuels, que je continue à faire vivre avec un principe très simple : une fiche par outil, organisée par usages et par catégories. Il regroupe aujourd’hui plus de 700 outils et ressources en pensée visuelle.

Ce travail m’a mis en contact, principalement à distance, avec un certain nombre de développeurs qui venaient me présenter leurs produits ou me proposer d’actualiser leur fiche.
Et puis l’IA est arrivée…
J’occupais donc une position privilégiée pour la voir arriver.
Le premier exemple qui me vient à l’esprit est celui de Xmind, un logiciel de mind mapping qui a beaucoup évolué et qui a été l’un des premiers à réfléchir à un bon usage de l’IA. Je connaissais l’équipe, car j’avais été traducteur bénévole à l’époque où Xmind était entièrement open source. Nous avons beaucoup discuté et réfléchi ensemble. Ils m’ont même invité à animer un webinaire.
Je dois aussi citer Biggerplate, un collectif londonien dédié au mind mapping. Il administre une bibliothèque de plusieurs dizaines de milliers de cartes mentales en téléchargement libre, à laquelle chacun peut contribuer. C’est très 2.0. Son fondateur m’a sollicité pour participer à leurs talks, et j’y ai animé un webinaire, en anglais cette fois.

Mural et Miro ont ensuite proposé des versions intégrant l’IA. Puis la bascule de Canva a en quelque sorte officialisé l’avènement d’une nouvelle vague pour la pensée visuelle.
L’IA n’est-elle pas une hype de plus, comme le métavers ?
Je ne le crois pas. C’est un changement de fond. Mais il faut éviter de reproduire les erreurs des engouements précédents pour la réalité virtuelle, la 3D, le métavers ou les logiciels de « constellations d’idées » en trois dimensions, auxquels je n’ai jamais cru, faute de maturité. Ces technologies immersives ont échoué parce qu’elles étaient coûteuses et qu’elles isolaient chaque utilisateur dans sa bulle, coupé du monde réel. Chacun dans son casque, dans son coin. C’est l’inverse de la pensée visuelle en équipe, où tout le monde voit le même support affiché et peut participer.
Préserver l’intelligence collective est également un vrai enjeu pour l’IA.
L’IA, menace ou opportunité ?
J’ai rapidement perçu l’IA générative comme une vague qui allait changer la donne. Face à elle, il ne fallait pas rester dans l’immobilisme mais chercher à comprendre son fonctionnement et ses effets.
Ma position se veut intermédiaire : ni enthousiasme aveugle, ni opposition de principe. Je cherche une voie lucide, qui permette d’avancer sans « perdre son âme ».
Je constate que l’IA agit d’abord sur la forme, sur la représentation, bien plus que sur le fond. Elle permet d’obtenir en un clic un visuel séduisant, sans que la réflexion qui le sous-tend progresse pour autant. D’où une tension. D’un côté, une pensée visuelle qui transforme la façon de penser, par étapes, par maturation. De l’autre, une production rapide de visuels qui ont l’apparence du sens sans forcément reposer sur un contenu solide.
J’observe d’ailleurs qu’une partie des praticiens de la pensée visuelle rejette l’IA, perçue comme une pensée artificielle dépourvue d’humanité.
Mon espoir est que l’IA nous « tire vers le haut », en exigeant davantage d’esprit critique, de connaissances et de précision dans la manière de l’interroger. Cela suppose de monter en compétences et en exigence pour savoir évaluer ses résultats et éviter les pièges, à commencer par ce qu’on appelle l’« AI slop », ces contenus générés à la chaîne.
Que proposes-tu alors ?
Je pense qu’il faut réintroduire de la friction. Des moments où l’on ralentit, où l’on regarde, où l’on réfléchit, où l’on redemande et reformule, au lieu de s’en remettre à un simple clic.
C’est à cette condition que la qualité peut être au rendez-vous : il y a alors un processus de réflexion, de la pensée critique, et l’on ne se contente pas du premier jet.
Cette friction peut consister à questionner les réponses de l’IA, à lui demander d’aller plus loin ou de contredire ce qu’elle vient d’affirmer.
C’est aussi là que la pensée visuelle a quelque chose à apporter, par l’usage de la main et du crayon.Le passage par la main, le ralentissement et la pensée indépendante donnent de la profondeur. C’est sur cette profondeur qu’il faut travailler.

La main est le prolongement du cerveau
(Leandro Erlich)
Une sketchnote, comme une carte mentale, est d’abord un processus de réflexion : isoler des sujets, les organiser, les mettre en valeur, construire un ordre de lecture et un flux visuel qui guident le regard d’un point à l’autre.
Le faire soi-même rend plus compétent sur l’information que l’on résume. Le déléguer à l’IA revient à montrer quelque chose sans avoir progressé sur le sujet, puisque c’est elle qui détient le processus.
Je crois en revanche beaucoup à l’IA comme source d’inspiration. Elle excelle à proposer des variations et des interprétations multiples, que l’on peut ensuite modifier ou resituer ailleurs. Ce qui m’inquiète davantage, c’est qu’elle puise uniquement dans ce qui a déjà été fait. Elle ne casse pas les codes comme un humain peut le faire pour inventer. Si nous nous reposons de plus en plus sur elle, nous risquons à long terme de stagner, en répétant les schémas et les interprétations stockés dans son apprentissage
Là nous divergeons. J’ai longtemps partagé cette crainte mais force est de constater que l’immense diversité de ce que ces modèles ont ingéré, pour ne pas dire volé, produit des combinaisons que personne n’avait envisagées. Reste à savoir qui trie. A mon sens c’est là que le regard humain doit reprendre le contrôle en s’appuyant sur la main et le crayon
Je te propose donc prolonger cette discussion. Je crois d’ailleurs qu’un atelier sur la friction dans l’IA s’impose
Avec plaisir Claude ! A bientôt






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