11 septembre : quand le FBI s’en remet à une cartographie papier / crayon

Le 17 octobre 2001, cinq semaines après les attentats du World Trade Center, une agente du FBI contacte le Whitney Museum de New York. Elle ne vient pas flâner dans les collections. Elle réclame la reproduction d’un dessin de Mark Lombardi (décédé un an auparavant), et à défaut, l’autorisation de venir voir l’œuvre sur place. Au même moment, la galerie Pierogi, qui représentait l’artiste, reçoit l’appel d’un enquêteur sur le 11 septembre. Ce que cherchent les fédéraux tient en une question : par quels canaux circule l’argent d’Oussama ben Laden, le fils que sa famille a désavoué.

Lombardi avait également réalisé un autre travail, George W. Bush, Harken Energy and Jackson Stephens, ca 1979-90, qui cartographiait les réseaux pétroliers et financiers texans des années 1980, via James Bath, homme d’affaires de Houston qui représentait aux États-Unis les intérêts de Salem ben Laden, frère aîné d’Oussama, et ceux du banquier Khalid ben Mahfouz.

Retenons la scène. L’administration qui dispose des moyens d’investigation parmi les plus étendus du monde se déplace dans un musée d’art contemporain pour consulter une œuvre en papier couverte de traits au crayon.

Mais que fait un objet pareil dans une collection publique ?

Mark Lombardi (1951-2000) est un artiste conceptuel qui consacre les années 1990 à ce qu’il appelle ses « narrative structures » où il représente des cartographies de réseaux financiers et politiques, tracées à la main, reliant banques, holdings, sociétés-écrans et responsables publics.

Les grandes affaires politico-financières du siècle finissant, de la BCCI aux relations troubles entre la banque du Vatican et le Banco Ambrosiano, sont ainsi mises à plat sur des feuilles qui atteignent parfois deux mètres de large

Lombardi est notamment connu pour son oeuvre George W. Bush, Harken Energy and Jackson Stephens, ca 1979-90, qui cartographiait les réseaux pétroliers et financiers texans des années 1980, via James Bath, homme d’affaires de Houston qui représentait aux États-Unis les intérêts de Salem ben Laden, frère aîné d’Oussama, et ceux du banquier Khalid ben Mahfouz. La famille Bush, originaire du Texas était également présente.

La légende, elle, ne laisse rien au hasard. Les petits cercles désignent les acteurs, individus, sociétés ou États, disposés le long d’une ligne de temps. Les arcs tracent les relations : influence, conflit d’intérêts, malversation. Le trait plein, le pointillé et l’ondulé ne disent pas la même chose, et ce qu’une décision de justice a établi apparaît en rouge. Autrement dit, le dessin distingue en permanence ce qui est documenté de ce qui est allégué.

Car Lombardi avait été bibliothécaire. Il dépouillait quotidiennement la presse, puis consignait chaque élément sur des fiches cartonnées, comme celles qui constituaient les catalogues papier des bibliothèques. À sa mort, on retrouve un fonds de quelque 14 500 fiches. Rien sur le papier qui ne soit adossé à une source publique vérifiable. La contrainte du tracé manuel impose sa loi : quand chaque ligne coûte un geste, on ne trace pas à la légère. Et on recommence. Plusieurs des grandes pièces existent en quatre ou cinq versions successives, chacune intégrant l’état le plus récent de l’enquête.

Lombardi cartographie les scandales en tournant le dos à la vulgate complotiste. Le complotiste dissimule ses sources, Lombardi les archive. Le complotiste confond l’allégué et l’établi, Lombardi leur réserve deux traits différents. Le complotiste conclut à votre place, Lombardi s’arrête au seuil et vous laisse relier. Le dessin ne dit pas ce qu’il faut penser. Il rend visible une structure que le texte seul ne permettait pas de percevoir.

Sa présence dans un musée tient à autre chose encore. Il s’agit d’un chef-d’œuvre de mise en scène de l’information, d’une économie visuelle peu commune, où les lignes ne se croisent presque jamais. Cette élégance est le rasoir d’Ockham de toute visualisation digne de ce nom : aucun trait superflu n’a survécu aux révisions. Elle est le produit d’un travail considérable et le reflet d’une honnêteté intellectuelle rare.

Lombardi revendiquait l’influence d’Edward Tufte, dont le programme tient en peu de mots :

Votre commentaire


Ce blog est à la fois un cabinet de curiosités et un outil de veille, avec 2 terrains d’observations privilégiés : l’IA générative et les théories du complot.