Documentaliste et chargée de veille au département de l’Aude, Hélène Martin a animé plus de 95 Cafés IA auprès des agents de sa collectivité. Je l’ai interrogée sur ce qu’elle observe sur le terrain : des peurs qui changent de nature, des prises de conscience inattendues, et une méthode qui part toujours des besoins plutôt que des outils.
Bonjour Hélène. Pour commencer, peux-tu te présenter en quelques mots ?
J’ai 43 ans et une formation de documentaliste, suivie à Toulouse puis à Montpellier. Mon parcours commence dans le privé et aboutit dans le public. J’ai d’abord travaillé sept ans dans la documentation technique du nucléaire, en prestation de service pour Areva, aujourd’hui Orano.
J’ai ensuite rejoint le secteur de la prévention et de la promotion de la santé, ce qui m’a permis de renouer avec la veille, en utilisant le logiciel Inoreader. Je n’y suis pas restée longtemps. En août 2022, j’ai intégré le département de l’Aude comme chargée de veille et documentaliste.
Sur ce blog, on parle beaucoup de la vision comme outil pour penser. Quelle place la pensée visuelle tient-elle dans ta pratique ?
Le mind mapping a longtemps été une source de frustration. Je trouvais les logiciels dédiés difficiles à prendre en main. L’IA a tout changé. C’est Véronique Mesguich qui m’a fait découvrir Markmap lors d’une journée d’étude. On demande à l’IA le code d’une carte sur un thème, on le colle dans l’outil, et la carte apparaît en un claquement de doigts.
Je crée pourtant peu de cartes. Ce n’est pas quelque chose que j’utilise au quotidien (sauf pour préparer des présentations). Je reconnais que les cartes mentales permettent de déployer tout ce qu’on a dans la tête. Découvrir des cartes bien construites par d’autres m’éclaire toujours. Pour moi, le modèle du genre reste celle de Clotilde Vaissaire Agard sur l’IA, que tu cites sur ton blog.
Venons-en à l’IA. D’où vient cet intérêt ?
En octobre 2024, j’ai eu la chance de participer à deux journées d’étude consacrées à l’IA, organisées par Interdoc, le réseau des documentalistes des collectivités territoriales. J’ai tout de suite compris que mon métier allait être bouleversé et qu’il fallait mettre les mains dans le cambouis. Je suis résolument optimiste sur l’avenir du métier à l’heure où la recherche d’information fiable est si importante.
Néanmoins ce qui m’inquiète, c’est la vitesse des évolutions. Pour Internet, on avait eu le temps de s’adapter.
Au point de te lancer dans l’aventure des Cafés IA…
J’avais repéré cette initiative nationale. J’ai commencé par animer deux ateliers en médiathèque, auprès d’un public très varié : des adolescents, des parents avec leurs enfants, des seniors. Pour des raisons internes, la structure n’a pas souhaité poursuivre. Je le regrette vraiment, car l’attente du grand public est réelle.
J’ai eu la chance d’être interviewé par un journaliste du Monde lors d’une intervention en médiathèque, ce qui a conforté ma légitimité en interne.
Sur cette lancée, j’ai proposé à ma direction d’ouvrir des ateliers à tous les agents du département. Environ 80 % d’entre eux n’utilisaient pas l’IA, souvent par crainte. Je me suis appuyée en partie sur les ressources de la plateforme Café IA. Nous avons retenu un format de deux heures pour quinze participants, tous métiers et niveaux hiérarchiques confondus.
Le déroulé suit un fil simple. Les participants reconstituent d’abord la frise chronologique de l’IA à l’aide de cartes, et découvrent que cette histoire commence bien avant ChatGPT. Viennent ensuite quelques définitions, notamment celles de la CNIL et du Parlement européen. Puis place aux jeux. Le premier, « je partage, je ne partage pas », passe en revue des cas comme la photo d’un oncle affublé d’oreilles de lapin ou une base de données clients. Les participants doivent ensuite démasquer des deepfakes récents de Trump et de Macron, puis trier de vrais et de faux articles.
Je réserve toujours beaucoup de temps à l’échange, dans un cadre bienveillant où personne n’est jugé. Deux prises de conscience reviennent souvent. La première concerne l’impact environnemental, que la plupart ignoraient. La seconde touche la protection des données.
Ceux qui n’ont pas le réflexe de protéger leurs données sur les réseaux sociaux ne l’ont pas davantage avec l’IA, alors que le risque est comparable.
J’ai animé plus de 95 ateliers sans jamais me lasser, car chaque groupe rebat les cartes.
Je me suis tout de même fixé une limite de trois ateliers par semaine, après un mois de juin à 22 sessions, épuisant physiquement.
Les Cafés IA ne sont qu’une porte d’entrée. Je propose quatre autres ateliers consacrés à l’IA au sein du département, guidés par deux principes : partir du besoin, jamais de l’outil, et apprendre à marcher avant de courir.

Observes-tu une évolution des ressentis face à l’IA ?
Oui, un vrai glissement. Les participants s’inquiétaient d’abord de cybersécurité et de protection des données. Aujourd’hui domine une peur existentielle, du type « l’IA va tous nous tuer ». Certains refusent même de venir au deuxième atelier parce que le sujet les angoisse.
Le rouleau compresseur médiatique a très bien fonctionné. Je cherche d’ailleurs un terme, sur le modèle de l’écoanxiété, pour nommer cette panique face à l’IA !
Quels chantiers restent à ouvrir ?
Associer davantage les élus est la prochaine étape. Dans un territoire rural, ces sujets gagnent à être abordés à partir des besoins concrets des habitants plutôt que sous l’angle technique, et c’est dans cette voie que je poursuis.
Et ton fait d’armes ?
Une astuce qui ravit les agents : ajouter « -noia » à la fin d’une requête Google pour ne plus voir la réponse générée par l’IA, en attendant une solution à l’échelle du département.






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